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Grand Corps Malade en spectacle

Ou quand les mots vous prennent aux tripes

Le vendredi 19 février dernier, c’est dans un Métropolis bondé que Fabien Marsaud, alias Grand Corps Malade, a donné le coup d’envoi de l’un des tout derniers spectacles de la tournée Enfant de la ville en nous balançant, sans coup férir, une cascade d’assonances aux harmonieuses consonances. Le ton était donné, lequel se conjuguait à merveille avec l’ambiance, quasi-solennelle. Faut dire que les patrons de l’endroit avaient préalablement apprêté la salle pour l’occasion, ajoutant tables et chaises au parterre, ce qui permettait cette atmosphère de recueillement et d’écoute que requiert ce type de concert. Bien vu. Car les textes de Grand Corps Malade, omniprésents et sobrement appuyés par une musique souvent minimaliste, doivent impérativement être bien entendus afin que le public soit en mesure d’apprécier ce spectacle à sa juste valeur, dont l’essentiel repose sur l’essence de la prose.

Voilà d’ailleurs ce que je déplorais en début de prestation alors qu’on peinait à saisir plusieurs bribes de textes, la voix de Grand Corps Malade se fondant malencontreusement aux notes de ses musiciens. Le malaise fut cependant vite dissipé, les ingénieurs à la console de son ayant promptement réagi pour permettre à l’auditoire d’enfin boire chaque parole, chaque rime de ce slam mélodique jusqu’à plus soif. Cette poésie, brillamment déclamée par la chaleureuse voix de minuit de celui qui a démocratisé le genre en bourlinguant ses textes et sa silhouette longiligne aux quatre coins de la Francophonie nous prend aux tripes, et ce, sans le concours d’éclairages extravagants (ou si peu) ou de quelque mise en scène débridée. Les mots seuls suffisent, qu’ils soient livrés a capella ou appuyés par les mélodies de ses musiciens (au piano, à la guitare, à la basse et aux percussions), mélodies qui viennent renforcer le propos.

Le public avait parfois l’impression d’être confortablement assis dans son salon à écouter un ami parler, Grand Corps Malade s’adressant fréquemment à la foule entre ses différentes interprétations. Bonne franquette, quoi. « Y’a quelques mots en verlan dans mon spectacle, et il se peut donc que vous ne compreniez pas tout. Ça tombe bien parce que moi, depuis deux jours que je suis ici et je ne comprends rien! », a-t-il glissé après la troisième chanson, s’attirant les rires de l’assistance, avant que les premières notes de la percutante Le blues de l’instituteur ne s’évadent des instruments du guitariste flanqué à sa droite et du percussionniste, assis à sa gauche. Un fichu beau moment, attendu semble-t-il, à en juger par les applaudissements nourris sitôt la pièce entamée.

Après Je viens de là, une autre chanson « revendicatrice » issue de l’album Enfant de la ville, celui qui s’est mérité le Félix de l’« Artiste de la Francophonie s’étant le plus illustré au Québec » au Gala de l’ADISQ 2009 a enchaîné avec Les voyages en train, une pièce pour le moins émouvante évoquant ce grand Amour que tous et toutes recherchent. Accompagné de son seul pianiste et baignant dans une lumière empourprée, il a alors pris chaque spectateur par la main pour l’amener avec lui dans ses introspections amoureuses. Et c’est bien là l’une des grandes forces de ce poète du bitume et jongleur de vers urbains, à savoir qu’il possède cette habileté, ce don d’entraîner la foule là où il le désire, par le biais de simples histoires vécues et de diverses réflexions sur le monde. Fallait d’ailleurs entendre la foule scander « C’est dans la tête! » lors de l’interprétation de la pièce Underground pour bien saisir toute la portée de cette affirmation. En mettant ainsi des mots sur ses maux, Grand Corps Malade parvient à transformer chaque expérience personnelle en vérité universelle. En outre, il est aisément en mesure, voire… en démesure de nous faire réfléchir (La nuit), pour ensuite nous faire rire (L’appartement) avant de nous faire chavirer à nouveau dans un océan de tendresse (Quatre saisons). Troublant.

De mémoire, je n’ai pas souvenir d’avoir vu une foule aussi émue que lors du rappel, chaque spectateur applaudissant à tout rompre, et ce, même une fois que le principal intéressé et ses musiciens eurent regagné la scène. Alors que d’ordinaire le public se rassoit rapidement pour mieux attendre la suite, il est ce soir-là demeuré debout pour leur adresser une longue ovation. La soirée s’est bellement terminée avec une chanson sur Montréal (« soeur de New York et cousine de Paris »), inédite, que Grand Corps Malade a écrite en mai dernier lors de son dernier passage dans la métropole, avant de conclure avec Du côté chance, qu’il considère comme son texte le plus personnel. Suivit une autre ovation des plus méritées, les spectateurs désireux de faire boomerang au lot d‘émotions qu’ils venaient de vivre.

Au final une soirée chaleureuse où les frissons côtoyaient les rires, une soirée pleine d’humanité et de sensibilité rendue avec l’amour des mots. Une soirée comme on en vit rarement. Unique. Et poignante. Pour l’heure, d’ici à ce qu’il nous revienne en chair et en os on peut toujours se rabattre sur le DVD Grand Corps Malade en concert, première captation live du slameur enregistrée en décembre, à La Cigale de Paris, et comprenant pas moins de 21 titres en versions musicales ou slammées.

Crédit photo : Audrey Fournier