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Leloup au Métropolis

Supplémentaire de Leloup au Métropolis :
une soirée en dents de scie

En novembre dernier, au lendemain de la première de la série de spectacles Il est trop tard Johnny Guitar, l’auteur de ces lignes écrivait, ravi : « (…) si l’on se fie au plus-que-sublime-spectacle qu’il a livré vendredi soir dernier (NDLR : le 13 novembre), nous sommes en droit de prétendre que le Leloup des belles années est bel et bien de retour. (…) Okay, oui, le côté brouillon fait certes partie de son charme, mais s’il a désormais troqué cette facette pour celle, plus professionnelle, de l’artiste lancé à fond d’train dans le seul plaisir de la musique, eh bien moi j’achète. » En d’autres mots, le public présent au Métropolis avait ce soir-là eu droit à une superbe prestation toute en musique, alors qu’un Leloup des plus professionnels et au sommet de son art y allait de grands coups de riffs de guitares bien sentis et de mélopées délirantes, laissant sciemment préséance à la musique.

Seulement voilà, hier n’est pas aujourd’hui, et la supplémentaire présentée le vendredi 12 février (toujours au Métropolis, une fois de plus plein à craquer) se voulait à certains moments plus humoristique que musicale, parfois chaotique, souvent brouillonne et désordonnée. À l’image de Leloup, diront certains. Vrai. Mais s’ils sont légion à admirer cet aspect du personnage, les ados et les jeunes adultes surtout, lesquels composaient d’ailleurs la majorité de la foule présente à cette supplémentaire, il y a lieu d’ajouter qu’à parfois trop vouloir forcer la note du chanteur-rebelle-éternel-ado-fucké-yo-man on obtient, plus souvent qu’autrement, un résultat opposé à celui escompté. Principalement aux yeux (et… aux oreilles!) de ceux et celles qui souhaitaient simplement assister à un bon spectacle de musique, point. Sans plus.

Cette fois, Jean Leloup a préféré mettre de l’avant les multiples facéties de son personnage, allant jusqu’à massacrer, par exemple, la fort belle Les moments parfaits, amorcée pianissimo avec de mélodieuses notes de piano jazzées… avant qu’il ne s’époumone à l’envi, tout en omettant certaines paroles et en altérant d’autres (Les moments parfaits ne reviennent « fuck all »…). Toujours sobrement accompagné du batteur Alain Berger, du claviériste David Mobio et du bassiste Charlie Yapo, The Wolfe a ainsi revisité à la sauce jazz, funk ou reggae plusieurs pièces du tout récent Mille excuses Milady de même qu’une couple de La vallée des réputations, de Mexico et du génial Dôme.

Apparu sur scène à 21 h tapantes modestement affublé d’un chapeau blanc, t-shirt et jeans noirs, c’est sans autre préambule ni échange avec la foule qu’il a laissé soin à deux rappeurs (dont les noms m’échappent) de démarrer la soirée sur les chapeaux de roue, empoignant le micro l’un à la suite de l’autre pour psalmodier un hip-hop énergique qui a mis le feu aux poudres. Leloup a ensuite enflammé l’assistance à son tour en interprétant Old Lady Wolf et Le pigeon, toutes deux revisitées à la sauce reggae, au grand bonheur de tous. Mais contrairement à ce magnifique soir de première où nous avions l’impression d’assister à un spectacle déjà rodé, finement préparé, notre Johnny Guitar semblait cette fois quelque peu disjoncté, laissant souvent place à l’improvisation et s’égosillant à maintes reprises, lui qui est pourtant davantage habitué à déclamer qu’à crier jusqu’à rendre certaines pièces carrément cacophoniques. Importun. Et fort agaçant.

Certaines interprétations valaient néanmoins leur pesant d’art, dont l’entraînante Morning, laquelle était mirifiquement rehaussée d’un somptueux éclairage bleuté. Une soirée en dents de scie, titrions-nous? Mets-en! En poursuivant avec une interminable version pour le moins effrénée de Les fourmis (qui a perduré une quinzaine de minutes!), le public semblait alors avoir été parachuté au cœur d’une jam-session improvisée mariant plus ou moins habilement le jazz au reggae ou la pop au funk, c’était selon, Leloup en profitant pour tenir le rôle d’un chef d’orchestre halluciné dirigeant un à un chaque musicien. Ce n’est qu’après cette pièce qu’il s’adressa enfin à la foule, annonçant que le spectacle ne faisait que commencer, qu’il s’était à peine échauffé… Il ne croyait pas si bien dire puisqu’il s’est ensuite royalement déchaîné en interprétant La plus belle fille de la prison et Le paradis perdu, suant à grosses gouttes avant de s’autoriser une petite pause d’une demi-heure.

Le seconde moitié de spectacle s’est elle aussi poursuivie en dents de scie, ponctuée de bons et de moins bons moments alors que l’auteur des immortelles 1990, I Lost my Baby, Cookie, Isabelle et autres Johnny Go a préféré plonger à plein dans l’exploration musicale, étirant bien souvent certaines pièces au maximum alors que plusieurs attendaient patiemment qu’il les fasse vibrer avec l’un ou l’autre de ces succès… en vain. L’auditoire a bien sûr bondi sitôt jouées les premières notes de La vallée des réputations ou d’Edgar, par exemple, mais l’ambiance retombait ensuite à plat alors que le quatuor se lançait à nouveau dans quelque redondante jam-session qui rendait parfois certaines pièces méconnaissables.

En fin de prestation, attifé d’une affreuse perruque digne du chanteur des Twisted Sisters (longue tignasse de cheveux frisés blonds), Leloup a débuté l’unique rappel avec une chanson qui lui est venue à l’esprit, disait-il, la nuit précédente, et dans laquelle il répétait qu’« il n’y a pas un radis au paradis », « si tu connais la kermesse donne-moi l’adresse » et autres sornettes. Amusant, certes, mais ça l’est passablement moins lorsqu’on s’attend à se faire servir une bombe en guise de rappel, un classique susceptible de nous arracher des frissons. Niet. Il s’est ensuite repris avec deux bonnes chansons extraites de Mille excuses Milady, bonnes, sans plus.

Bref, une soirée en dents de scie, une soirée au cours de laquelle Jean Leloup a pénétré à fond dans son personnage, laissant la musique en arrière-plan. Leloup ne devrait pourtant pas oublier que si on aime son personnage, c’est d’abord et avant tout en raison du rêve qu’il nous procure par… le biais de sa seule musique.

Photos : Jérémi Linguenheld